
Andréane Leclerc | Amplitudes intérieures
Date
Mercredi 25 novembre 2026, 5 à 7
Lancement de publication et performance | Lancement du livre Amplitudes intérieures
Illustrée par des photographies de Christian Leduc, cette publication est consacrée au travail de l’amplitude corporelle développée par Andréane Leclerc au cours de sa carrière de contorsionniste et de dramaturge du corps. Le 5 à 7 prendra la forme d’une conférence performative au cours de laquelle plusieurs performeur.e.s offriront une présentation concrète de l’amplitude intérieure. Une séance de dédicace est également prévue.
LE POIDS DES CHOSES
Quand avons-nous cessé d’avoir un corps? Il me semble que c’est la question qui traverse l’ouvrage Amplitudes intérieures d’Andréane Leclerc.
Tout au long d’une vie, la violence qui s’exerce sur les corps prend diverses formes, et nous déployons toutes sortes de stratégies pour continuer de nous mouvoir à travers nos réalités, nos rêves, jusqu’à ce que nous entrions dans une réalité abstraite où notre corps s’efface peu à peu. Mais a-t-il vraiment disparu, s’est-il vraiment effacé? Non, jamais. Il resurgit à son tour avec violences, avec explosions, avec blessures, avec douleurs. Et encore dans le déni, jusqu’au jour où une main amie se pose sur notre épaule et nous rappelle le lointain souvenir de l’exaltation pure du corps. La reconnexion imprévue de l’intellect et de la chair est foudroyante comme l’éclair.
C’est justement à cette reconnexion de l’intellect et de la chair que sont confrontés Andréane Leclerc et toutes celles et tous ceux qui sont impliqué·e·s dans ses réalisations artistiques. Le mode de travail oblige de la part de toutes les personnes impliquées une mise à niveau que le présent essai étudie et revendique.
Formée à l’École nationale de cirque en contorsion, puis à l’École supérieure de théâtre où elle obtient une maîtrise en dramaturgie du corps contorsionniste, Leclerc s’est progressivement émancipée de la scène circassienne pour endosser la posture de la performance tel qu’entendu dans le champ de l’art performatif. Cherepaka, À l’Est de Nod, (X) et puissance X sont des œuvres qui transforment le corps des performeur·e·s en véritables sculptures vivantes.
Pour arriver à de tels résultats sans se blesser physiquement ou psychologiquement, les performeur·e·s doivent être en disponibilité maximale à leur corps, mais encore plus au flux de pensées qui les traverse tout au cours des entraînements et des prestations — c’est à cette disponibilité qu’amène le travail des amplitudes intérieures présenté ici. Les scénographes se doivent d’inventer de nouvelles grammaires scéniques. Le public, lui, est emmené dans un temps long, dans la lenteur des gestes, et plus prosaïquement dans une salle où aucune place ne lui est assignée a priori, parfois pas même un siège, et de surcroît une salle qu’il peut quitter et réintégrer à tout moment.
Au musée, l’objet sculptural fascine. Les mises en scène épurées, la présence impériale des corps, l’éclairage et l’univers sonore travaillés construisent des paysages particulièrement percutants dans les grandes salles blanches. Le public y est déjà habitué de n’avoir de place que celle de passer entre les œuvres, de salle en salle, d’y rester le temps qu’il lui plaira.
Cet objet sculptural, Andréane Leclerc est capable de le présenter à répétition sur les scènes nationales et internationales, chaque fois avec de nouvelles et nouveaux performeur·e·s, des gens du lieu. S’ajoute ainsi une couche à la réflexion: quelle place occupe le corps dans chacune des cultures?
Des performeur·e·s — la plupart des artistes de scène, d’écriture ou plasticien·ne·s qui ont travaillé avec Andréane Leclerc — ont pris ici la plume pour témoigner de l’expérience vécue. Il a aussi été demandé à la parole littéraire d’Enora Rivière de se poser sur l’objet qu’elle a passé aux rayons X, justement. La postface confiée à la performeure et chercheuse Paloma Leyton démontre combien le travail d’Andréane Leclerc se situe à cette nouvelle frontière qu’est la recherche-création. Les notes scéniques d’Olivia Pia Audet ponctuent l’ouvrage pour nous rappeler que l’objet d’art doit trouver sa matérialité.
L’objet que vous tenez en vos mains possède aussi sa matérialité. Il est le fruit d’un accompagnement ami à l’écriture de l’auteure Hélène Bacquet, d’un enthousiasme rigoureux de la réviseure Diane Boucher. Enfin, le travail d’orfèvre du graphiste Simon Guibord donne l’élan pour une lecture aérienne.
Les photographies de Christian Leduc renforcent puissamment cette matérialité. Sur les photos, les corps se font chair. Selon les plateaux et les œuvres, l’œil de Leduc révèlent des enjeux formels différents. Les multiples corps en scène dans À l’Est de Nod apparaissent comme l’illustration d’un corps social où s’exprime la diversité des corps. La double exposition d’une série de photos prise lors d’un travail en résidence pour la pièce (X) instille l’idée d’une fusion à l’échelle cosmique entre la performeuse et la nature.
La captation d’images lors de la prestation Cherepaka et le travail de collage subséquent donne lieu quant à lui à une tension entre les deux corpus. Les invraisemblables images des postures de la contorsion nous bluffent et les collages de Christian Leduc exacerbent cette incrédulité. Dans les deux cas, on sent le poids de la chair, on la dirait appesantie. Elle est bien présente, la chair, impossible à subsumer. Dans l’intrication de membres, qu’elle soit l’œuvre du collage ou celle de la contorsion, la compaction extrême du corps humain interpelle jusqu’au mystère de sa présence au monde.
Je dirais en conclusion que lire l’ouvrage piloté par Andréane Leclerc, auquel ont collaboré de près ou de plus loin une foule de gens, c’est sans doute se rappeler à quel point toute chose a un poids. Même les choses qui nous sembleraient les plus abstraites finissent par peser si elles ne trouvent pas leur expression.
Jean-Jacques Lachapelle, conservateur en chef du Musée d’art de Rouyn-Noranda
Photo : Christian Leduc, Cherepaka, création et performance d’Andréane Leclerc. Production Nadère arts vivants.