Matériaux bruts

Matériaux bruts et autres souffles

Date

06 Mai 2016

THÉÂTRE LU

Vendredi, 6 mai à 20 h
Étudiant : 5 $ / Membre : 8 $ / Régulier : 10 $

Julien Beauseigle-Laniel / Gabrielle Chapdelaine / Pascale Charlebois / Marie-Ève de la Chevrotière / Jeanne-Mance Delisle / Liliane Gougeon-Moisan / Étienne Jacques / Mario Laframboise / Jaquy Lamps / Pascale St-Onge

5 jeunes auteurs de l’École nationale de théâtre du Canada
5 auteurs dramatiques de l’Abitibi-Témiscamingue

Une soirée de théâtre lu, sans décor, ni costume sous forme de cabaret avec 10 auteurs dramatiques.

Avec le retour des beaux jours, cinq jeunes auteurs de l’École nationale de théâtre du Canada parcourent le territoire de l’Abitibi, yeux, oreilles et cœur grand ouverts. À l’affût des récits que trament paysages et habitants de notre territoire, ces chercheurs d’or nouveau genre partagent leurs journées entre rencontres et sessions intensives d’écriture. En fin de parcours, cinq auteurs de l’Abitibi se joignent à eux pour préparer Matériaux bruts et autres souffles, une soirée de théâtre lu, sans décor ni costume, sous forme de cabaret qui fera entendre des écritures théâtrales fortement inspirées du territoire.

Théâtre Lu est une collaboration de l’École nationale de théâtre du Canada, du Théâtre du Tandem et du Centre d’exposition de Rouyn-Noranda. Nos remerciements tout particuliers à Monic Robillard, coach d’écriture, à l’initiative du projet.

//www.museema.org/wp-content/uploads/©Christian-Leduc-7237LILIANE.jpg
LE SILENCE DES MAISONS
Liliane Gougeon Moisan

PDF

Kitcisakik
le silence de la maison plywood
le silence qui précède la Génératrice
le silence rénové l’année passée

le silence
pendant que pendent du plafond
un chapeau de graduation en papier
un capteur de rêves
et un coeur en carton au contour brillant

le silence des pères noël
qui ont oublié les cadeaux
qui nous narguent
tirent sur les couvertures
ne font pas ho ho ho

le silence des voisins
qui ne frappent pas avant d’entrer
déposent l’outarde
laissent le sang couler sur le plancher

le silence des chiens
chien sale
chien stérilisé
chien gentil
chien à personne
chien à tout le monde
chiens sans visages

Elle
des épingles de sûreté accrochées au chandail
pour tenir les morceaux ensemble
au cas où

Elle
un béret sur la tête
pour la coquetterie
devant la visite

le cure-ongles
le coupe-ongles
les retailles de ses mains
sur la table ronde
devant la tasse de café

Elle
et son souffle qui raconte
le silence du fils
qui enregistre la voix de sa mère
fume une cigarette
la partage avec elle
leurs souffles se mélangent
le cendrier se remplit d’eux
le fils devenu père
a accroché ses cheveux au mur
à côté des photos de ses enfants
21, 19, 7 ans

Malartic
sous la maison
on creuse
200 mètres
50 000 tonnes
on creuse
365 jours par année
24 heures sur 24
on creuse
ça brise le silence
dans la maison souvenirs
la maison depuis toujours
où neuf enfants ont grandi

et la petite dernière
la petite chérie
creuse elle aussi
creuse à mains nues
dans les albums photos
dans la patience
dans les secrets
la petite chérie grandit
dans la maison adoption
la maison chambre en bordel
fleurs fête des mères
la maison deux pour un buffet chinois

le silence de la maison d’été
la maison déserte
la maison abandonnée
guirlandes
balançoires
barbecues
tables à pique-nique

le vide de la maison d’été
le vide des frigos
le vide de la bicyclette
le vide des bières
le vide près de la rivière
quand les escaliers mènent nulle part

et puis le silence de la maison qui roule
la maison déménagement
la maison bagage
la maison qui voyage
se pose
s’enracine
grandit encore
merci, père noël, de lui avoir donné un sous-sol
ça fait plus de place pour les souvenirs

//www.museema.org/wp-content/uploads/©Christian-Leduc-7234GABRIELLE.jpg
ALLÔ MAMAN
Gabrielle Chapdelaine

PDF

allô maman
je t’écris une petite lettre
je suis en voyage et c’est ce qu’on doit faire en voyage
écrire des lettres
j’espère que tu vas bien
je sais que papa et toi partiez pour la floride ce matin
cette lettre vous attendra chez vous
elle est cachetée et elle sait bien attendre
la lettre
est patiente
c’est nous qui avons hâte de l’ouvrir
mais la lettre
ou l’espoir d’une lettre
ou l’espoir, tout simplement
est quelque chose qui prend son temps
qui s’éveille en nous
qui nous ouvre le chemin
vers quelque chose d’inconnu
mais de souhaité
nous sommes dans un beau
très beau
très automatique
très étincelant
camion blanc
nous arrivons dans le nord
à bord d’un glacier
c’est formidable je trouve
on dirait qu’on essaie de fitter
de trouver notre place
d’arriver comme du monde
qui comprennent
mais bien sûr
nous ne comprenons pas
nous ne nous doutons de rien
de rien
du tout
j’ai conduit le glacier vers les autres glaciers
ceux d’ici
tu sais comme j’aime conduire
tu sais comme ça m’apaise
le jeu de rester dans les lignes de la route
j’aime les lignes
les lignes de bonne conduite aussi
c’est important de bien se conduire
surtout en voiture
alors nous étions en char
dans le parc infini
le point de fuite du chemin
comme la carotte
– ou plutôt la patate –
au bout du bâton
je ne sais pas si c’est l’ambiance far west
mais on est désinvoltes ici
les hanches basses
comme l’architecture
nos pas pas pressés
nos pas qui vont
dans les rues larges et les trottoirs vides
avec monsieur soleil
toujours au bon endroit dans le décor
j’ai cherché clint eastwood, mais je n’ai vu que le sosie marseillais de pierre curzi
qui parlait à malartic
malartic porte très bien son nom
le mal dans la solitude des neiges
respirer de l’or dans ce théâtre à ciel ouvert
laisse une odeur de malédiction
et ne rends pas plus riche
– les phares de la malédiction braqués sur nos coeurs tristes, je n’ai rien ressenti
je voyais mes amis émus
et je me sentais mal
ça ne m’a rien fait
et j’étais jalouse de mes amis
et là, je devenais contente
parce qu’en ressentant de la jalousie
je ressentais quelque chose –
j’ai essayé de sauter en abitibi
de gambader
gambader, c’est une attitude très «voyage»
très « je découvre le monde avec charme et aisance »
mais je n’ai pas gambadé
je n’ai pas pu
je n’ai
non
puis il y a eu l’astre lunaire
la reine de la dédramatisation
MARTINE
martine et toi
vous êtes dans le top cinq des mères de ma vie
– tu es la première –
je sais que c’est intense de dire ça
parce que je la connais depuis trois jours
mais j’ai envie de faire comme la petite chérie
la sherry-lyn dans la mine
sherry-lyn on the mine
elle nous aimait
en explosant
je repense à moi à treize ans et je n’explosais pour personne
je ne faisais pas ça
du tout
notre camion est brun maintenant
les essuie-glace se fraient un chemin dans la poussière
les tapis ont besoin d’être brassés
il y a une puck sur la portière
il n’a plus l’air d’un touriste blanc
il roule mieux que jamais
il porte le passage du temps
de grand-remous à rouyn-noranda
il aura vu beaucoup
consommé pas mal
klaxonné très peu, mais pour de bonnes raison
amusez-vous bien en floride
tu as le droit de me rapporter un souvenir
– j’ai acheté un collier que j’ai déjà perdu donc ça pourrait être une bonne idée
bisous,
gabrie

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RENCONTRE AVEC UN INCONNU
Mario Laframboise

PDF

Dans un camping pas habité, je m’aventure sur un chemin éloigné. L’envie de voir là où l’homme est jamais allé, voir la nature sauvage comme je l’ai jamais vu. Je me faufile entre les arbres, pis c’est là que je te vois, danser contre le vent. Célébrant tout seul dans ton coin.

Allô ?

Mais pas de réponse.

Tu me donnes pas l’impression d’être quelqu’un en état de m’écouter, mais je pense que je vas te parler pareil. J’ai pas l’impression que tu vas me répondre, mais je vas attendre ici quand même. Ça m’arrive, des fois, d’avoir peur. D’avoir peur de disparaître dans un monde immense où on pense la vie pas plus loin que le fleuve pis le sommet du Mont-Royal. Pas plus loin, même, que le tapis à l’entrée de mon appart. Je me sens seul des fois, pis j’y prends goût. Même si je sais ben que c’est mieux de pas se laisser tenter trop longtemps. La solitude, c’est bien une fois de temps en temps, mais c’est pas un but en soi que je me répète. Faque je te regarde, je te fixe, ici, entre deux arbres. Y a rien que toi pis moi. Je suis correct. Je suis pas seul. Ça va bien.

Je te regarde pis j’essaye d’oublier la tremblote qui me pogne par les jambes. Je viens pas du coin, je me suis perdu. J’ai rencontré ben du monde sympathique depuis que je suis arrivé. Mais t’es le seul qui me semble encore inconnu. Je pensais pas te trouver ici, j’aurais préféré te manquer. C’t un drôle de rendez-vous.

Je te dis allô, mais pas de réponse. Aurais-tu besoin d’aide, mais toujours rien. T’es comme sourd, on dirait.

Dans le milieu du bois, je suis là, pis y a pas un bruit. Y a rien que toi pis moi, je te regarde, mais tu me vois pas. Tu me vois-tu ? Je penserais pas. Tu me fais dos, sans bouger, en silence. Tu danses pas, c’est pas vrai. À quoi tu penses ?

Allô ? Mais pas de réponse.

Allô ? Pis pas de réponse.

Allô. Une troisième fois.

Entre deux coups de pic-bois, le temps s’est arrêté, l’espace s’est rétréci. Le silence de la forêt. Le vent a figé sur place, pis le petit homme qui est devant toi avoue avoir oublié sur quelle terre y a atterri. Un homme sage m’a dit un jour, on s’approprie pas son histoire, ni son territoire, on y appartient tout simplement. Je te regarde là, sans bouger. Y est trop tard pour courir, je t’ai déjà vu, je peux pas le nier. Y est trop tard pour courir pis je constate qu’effectivement, mes jambes sont prises là. Figées sur place. J’appartiens aux feuilles mortes en dessous de mes pieds.

Je viens pas d’ici, mais oui, un peu en même temps. C’est la première fois que je passe dans le coin. J’habite la terre du mieux que je peux. Ici, la foule nous accueille avec des serviettes déjà prêtes dans salle de bain pis du café dans bouche le matin. C’t assez cool. On est bien. Je me sens comme chez moi. Pis toi ? Chez toi, c’est où, dis-moi donc ?

Tu m’entends-tu quand je te parle ? Même si t’es dos à moi, sens-tu la peur qui tremble dans mes mains ? On m’a dit qu’en Abitibi, on rencontrait souvent des orignaux. Y a des animaux dans le bois, mais j’en ai pas tellement vu pour être sincère. La seule affaire qui ressemble à un panache que j’ai croisé, c’t un restant d’arbre mort sur le Mont Kékéko. La seule affaire qui ressemble à une bête sauvage que j’ai vu ici, c’est moi, tout seul dans le bois. Dans le milieu des arbres, comme ça, ici, en te regardant, je me surprends me transformer en bête sauvage. J’entends un grognement au fond, à l’intérieur de moi, pis je vois mes mains se transformer en chiens enragés. Elles ont plus de colère que moi, on dirait. Je vois juste mon cœur tout bleu à cause de la peur. J’essaye de me convaincre que je suis un monstre invincible, mais mes bras savent pus où aller, je le sais pas où me mettre.

Fuck, dis quelque chose, je peux pas tenir là, comme ça, à l’infini. Je te connais pas, mais tu pourrais au moins me parler. N’importe quoi.

Je regarde par-là, une bicyclette.

Je regarde par-là, un sac à dos, cannettes vides pis un paquet de cigarette.

Je regarde à gauche, un peu plus.

Qu’est-ce tu fais là, inconnu ? T’as un capuchon sur la tête, tu bouges pas, tu me fais dos. Pis quand je te parle, tu me réponds pas. Ici, c’est Malartic. Je connais pas le coin encore, je viens juste d’arriver. Je regarde tes pieds, cachés dans tes souliers. T’es drôlement plié, j’ai jamais vu ça. As-tu besoin d’aide ? Je penserais pas.

Allô, mais toujours, pas de réponse. Je reste là, sans bouger.

T’es le seul inconnu que j’ai pas osé regarder en plein visage. T’es le seul inconnu ici que j’ai pas osé demander d’où tu viens. Le seul inconnu qui est resté un étranger. Juste avant toi, j’ai vu des gens à Kitcisakik. J’ai vu la misère, des déchets, des chiens errants, pis une outarde morte sur le plancher d’une cuisine. Je vas voir les citoyens de Malartic poser des questions à une grande entreprise minière sur le projet d’élargissement de la mine pis du détournement de la 117. Je vas voir des gens s’inquiéter pour leur avenir. On va leur promettre dix ans de prospérité, dix ans seulement, mais ça fait au moins ça, un petit temps pour arrêter de s’inquiéter. Je vas voir d’autre monde, un peu plus loin, avoir peur de la solitude, de l’enfermement pis de l’éloignement. « Venez donc nous voir, on mord pas, on est gentils. » C’est vrai. Le monde est fin.

Je vais penser à toi, j’aurai pas le choix, à toutes les fois qu’on va me dire, qu’ici, en Abitibi, y a pas de problème. Je penserai pas à toi quand on va me dire qu’ici, c’est ben beau pis que le monde est accueillant. Y pas de doutes là-dessus, c’est vrai. Je lève mon verre à tous ceux que j’ai croisé dans mon voyage. Je reviendrai les voir, c’est certain. Mais je vas penser à toi, j’aurai pas le choix, à toutes les fois que quelqu’un, entre deux verres sur le coin d’une table, va m’avouer d’avoir peur dans le fond, de disparaître.

Le monde est pas un conte de fée. Non, le monde est pas un conte de fée où les orignaux te font des câlins. Une claque dans face, pis un sceau d’eau en passant. Ça fait pas de mal à personne d’avoir le cœur qui bat une fois de temps en temps. C’est en allant là où l’homme est jamais allé qu’on le croise parfois bien différent. Qu’on croise la bête à l’intérieur de nous, pis qu’on croise celui qui avait oublié comment crier.

Une dernière fois. Un peu plus fort.

Je te dis allô en guise d’au revoir.

//www.museema.org/wp-content/uploads/lagang2PASCALE.jpg
LE PAYS DE ROCHES
Pascale St-Onge

PDF

J’ai vu un pays que je connaissais mal.

Un pays où la garnotte est en moyenne grosse comme mon poing ou même ma tête, mais où l’or se trouve seulement sous forme de poussière.

Tout tourne autour de cette poussière.

On respire de l’or invisible, la valeur monétaire de nos poumons augmente.

Lorsque nos voies respiratoires seront coulées complètement dans le métal précieux et que nous ne pourrons plus respirer l’odeur des épinettes, les minières seront toujours là pour nous dire qu’il y a encore une fortune à faire.

Une autre ruée vers la poussière.

Une autre creusée à faire quelque part.

Quelque part ailleurs, quelque part de jamais bien loin.

Ils creusent les plus gros trous du pays.

Ce sont les rois du bac à sable de l’école primaire ou du parc du quartier.

Une fois rendus grands, les rois du bac à sable ne peuvent plus s’arrêter.

Ils continuent de creuser, ils veulent voir où ça s’arrête.

Ici, on creuse. C’est le métier de tout le monde.

Mais j’ai surtout vu ce qu’on enterre.

J’ai vu des plaies à refermer, à recouvrir.

Pendant que tous cherchent à archiver sa moindre parole et sa moindre histoire, et avec raison, d’autres cherchent à tout prix à enterrer des secrets.

On les appelle parfois les secrets des ainés, sur les réserves, mais ce sont aussi les secrets qu’on trouve dans les bois, près d’une bicyclette et de quelques bouteilles vides.

Ces décombres-là sont plus grandioses encore que les ruines de toutes ces maisons qu’on a entassées sous une pelouse verdoyante pour cacher les cicatrices que porte le territoire.

Ici, la terre se tape des chirurgies plastiques à coup de verdure et de bassins artificiels.

On l’améliore à coup de barrages, mais des réserves n’ont pas encore l’électricité.

Là, les loups font sentir leur présence.

Ils emportent régulièrement des chiens, mais ne touchent jamais aux enfants.

Sinon, c’est la guerre, et ça, y en a assez par ici.

J’ai vu des enfants jouer dehors et ne surtout pas vouloir entendre parler d’or.

Eux seuls savent qu’il n’a au fond aucune valeur.

Les hommes, eux, restent à terre, dans un dernier geste de résistance, pour que personne puisse oublier qu’ils sont là.

J’ai vu des hommes et des femmes qui construisent tout ce qu’ils peuvent pour que personne prenne leur place.

Et ce, même si les arbres se penchent, pour pas que les forêts se mettent aussi à tomber.

Ici, nous avons créé de toute pièce une éruption mortelle de pierres qui s’échelonne sur un siècle.

Chacun en est témoin, elle est tout autant meurtrière.

Ici, la braise et les cendres sont faites d’or et la lave est un grand amas de roches qui enseveli tout.

Mais, ce qui me reste encore plus que toute la poussière sur les vêtements, c’est que malgré l’éruption, il n’y a aucun cri.

J’ai plutôt vu des sourires et des célébrations.

Sous la roche, les gens vivent et le font avec force.

//www.museema.org/wp-content/uploads/©Christian-Leduc-7259JULIEN.jpg
FRAGMENTS NORD-OUEST
Julien Beauseigle

PDF

jour un
de la bruine montréalaise
aux rayons du Nord-Ouest
plaques de neige
& dunes de sable
sur la Golden Highway

jour deux
se réveiller
à cinq minutes
du déjeuner
sel & paprika
sur mes patates-pépites d’or
une coupure de ketchup
dans la blancheur ovale
du paysage de mon assiette

Kitcisakik
la dernière fois
que j’ai parlé avec un autochtone
c’était à la station Atwater
pour lui dire que j’avais pas de change
mais c’était pas vrai
j’en avais
dans ma vie
j’ai menti au trois-quarts des autochtones à qui j’ai parlé
Jean-Paul
lui
parle vrai
son silence
ses yeux noirs
coincés
entre des paupières étroites
croissant de lune
ses lèvres charnues
& foncées
mais closes
une prière plus tard
pis le fleuve gelé
de ses mots
renaît
dans son récit
des mots plus grands que nature
des mots impossibles à faire cohabiter dans une seule vie
des mots qui s’empilent les uns sur les autres
comme autant de malédictions
à moment donné
son menton se relève
ses lèvres se retroussent
ses dents s’illuminent
ses yeux disparaissent derrière ses paupières
son rire avale tous les malheurs du monde

jour trois
Val d’Or
good morning chambre de luxe
moi qui est habitué aux auberges de jeunesse du bout du monde
se faire saluer par des inconnus
se faire sourire par toutes les bouches
click-click
take a picture
la circulation s’arrête pour nos bettes
feeling de rockstar en world tour

Malartic
un peu de temps libre ahead
chauffer au hasard du territoire
être appelé par un boute de terre
s’arrêter
sans raison
envie de pisser
être appelé par un boute de rivière
suivre les échos de l’eau dans la forêt fantôme
écouter
contempler
pomme à la main
puis
l’innommable
le vrai
sans nom
sans visage
en premier
un bike bleu
après ça
un sac-à-dos
pis
un flip-phone
pis
un pack de cigs
pis
une couples de canettes de broue vide
pis
une shape pas possible
une shape inhumaine
une shape inanimée
pis
le souffle court
le vertige
les larmes
la fin

de l’autre côté
de la butte
une plaie à ciel ouvert
au fond de la plaie
des petits camions
pas plus gros que des Tonka
c’est-tu un mot amérindien
ça
Tonka
Wikipédia me dit
The Dakota Sioux word Tanka or Tonka means great or big
merci Wiki
en tout cas
la mine à ciel ouvert
est Tonka en crisse
un trou noir dans le ventre de la terre

soir de BAPE
BAPE
Babybel
je savais pas que Chris Rioux habitait dans le coin
je savais pas que Pierre Curzi avait un frère de Marseille en suit blanc
je savais pas qu’on pouvait acheter des boutes d’autoroute
je savais pas qu’on pouvait déménager des maisons sur des trucks
je savais pas qu’on pouvait faire des sculptures dans le paysage à aussi grande échelle
je savais pas
icite
à Malartic
on est passé
de la langue de bois
à la langue des lingots

la bête de cuivre
le village
à ses pattes
la fumée blanche
dans le ciel endormi
qui s’échappe
de ses longs museaux étroits
qui pointent vers l’infini
la bête
qui gronde le jour
& ronfle la nuit
la bête
aux mille z-yeux
ses yeux orange
qui veillent
qui surveillent la ville
petite
si petite
la bête
& ses yeux orange qui dorment jamais

jour quatre
le géant espagnol
le capitan
ses bras longs comme les Pyrénées
ses mains comme mille soleils de Séville
ses jambes infinies qui ont traversé l’océan d’une enjambée y a quarante ans
au bout de ses jambes
des bottes
je suis sûr que c’est les bottes des sept lieues
y les a jackées à Perreault pour sacrer son camp du vieux continent

une enjambée plus tard
au top des Kékéko
les oreilles happées
par le souffle de fragments poétiques
les fourmis
en profitent
pour voler quelques miettes de cheese
tombées
de mon sandwich
pis le soleil
pour peinturer nos corps
on est rien que des fourmis rouges
dans l’univers

j’ai des roches dins poches
& des coups de soleils sur les bras

sortir
dehors
la nuit
le vent
le frette
dehors
les yeux rouges
la gorge serrée
le coup de fil
ça va me coûter une beurrée d’interurbain
cette histoire-là
la voix pognée
dans les nodules
d’une pomme d’Adam
fendue à la hache
je jette des larmes dans l’Osisko
les métaux lourds se cachent toujours au fond du lac

jour cinq
matin
tasse de Folgers en chest sur le balcon
topes en chest sur le balcon
smoothie en chest sur le balcon
la fumée du café chaud pis des topes grésillantes
se mêle à mes cheveux lousses dans la brise
grand air d’un petit bout de pays
le vôtre
le mien ?

//www.museema.org/wp-content/uploads/ce96f0cd-693f-4a29-9e13-2e364cd31333-e1460051195532.png
//www.museema.org/wp-content/uploads/vignette-theatre-tandem-01.jpg


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